Pour les besoins de sa recherche, l’auteure a interviewé 135 jeunes adultes de milieux sociaux différenciés, âgés de 18 à 30 ans, ayant grandi au Danemark, au Royaume-Uni, en Espagne et en France (2001-2002). S’agissant de sa dimension quantitative, les données exploitées proviennent des 6 premières vagues du Panel Européen des Ménages (1994-1999), enquête longitudinale coordonnée par Eurostat.
Voici ses conclusions, déclinées par configuration nationale :
1. La configuration nordique : des trajectoires de jeunesse longues et exploratoires
- Les trajectoires...
- une indépendance par rapport aux parents précoce (âge moyen au départ du domicile parental = 20 ans) ;
- une longue période intermédiaire, que l’on peut résumer d’un seul mot-clé, celui de "mobilité" : mobilité entre différents statuts familiaux (allers-retours entre vie solitaire et union libre), d’une part, et mobilité entre différents statuts socio-professionnels (allers-retours entre études et emploi à temps plein), d’autre part.
- Les représentations associées à la jeunesse...
Cette mobilité, symptomatique des trajectoires de jeunesse nordiques, n’est pas culturellement perçue comme une forme de "précarité" subie (telle qu’elle pourrait l’être en France). Au contraire, elle s’apparente à une forme de mobilité "cultivée", laquelle participe d’une rhétorique de recherche et de construction de soi. La jeunesse est ainsi le temps de toutes les expérimentations, à rebours de l’âge adulte, qui est celui des responsabilités.
- Les facteurs explicatifs...
- La politique étatique de financement de la vie étudiante tient compte d’explication principale. En effet, le généreux système de bourses universelles - plus de 900 € par mois, avec droits de tirage annuels sans limite d’âge - , couplé à des prêts complémentaires, permet aux jeunes Danois d’entreprendre des études et de les interrompre pour saisir une opportunité professionnelle sans crainte liée à la perte des droits sociaux. Et, de fait, cette grande latitude de choix se traduit par des allers et retours fréquents entre études et vie active, ainsi que par une proportion non négligeable de reprises d’études tardives (après 25 ans) ;
- Le marché de l’emploi danois intègre aisément les jeunes adultes, le chômage se maintenant à un niveau suffisamment bas pour qu’il n’engendre nulle anxiété quant à la possibilité de s’insérer professionnellement ;
- La valorisation de l’indépendance mais aussi de l’épanouissement individuel joue également un rôle certain dans la prévalence d’itinéraires longs et non linéaires.
2. Le modèle anglais : une jeunesse sous-tendue par l’exigence libérale
- Les trajectoires...
- une période courte et transitoire, entièrement tournée vers l’accès au statut d’adulte : études courtes et accès précoce à l’emploi salarié ;
- la prédominance d’une logique émancipatrice précoce, dès l’entrée dans la vie étudiante, ou à défaut, au premier emploi, qui se traduit par la décohabitation familiale et l’autofinancement (pour 99% des étudiants britanniques) ;
- une précocité généralisée (de l’entrée sur le marché du travail, de l’âge au 1er mariage, de l’âge au premier enfant,...).
- Les représentations associées à la jeunesse...
"S’assumer seul", tel est la norme, libérale par excellence, que la société anglaise fait peser, dès la fin de l’adolescence, sur la jeune génération. Cette valorisation de l’autonomie induit une forte aspiration juvénile pour le statut d’adulte, âge symbolique de cette indépendance idéalisée.
- Les facteurs explicatifs...
- L’Etat favorise cette émancipation précoce par l’absence de soutien financier au financement des études. Dans la plus pure tradition libérale, l’Etat accorde des prêts, quels que soient les revenus des parents, qui, couplés à un "job étudiant", permettent de financer les frais, élevés, liés à la poursuite d’études supérieures, généralement courtes puisqu’intégralement à la charge des jeunes "emprunteurs" ;
- La société britannique véhicule une norme d’"individualisme familial" : la réussite personnelle y commence par la prise d’indépendance vis-à-vis de la famille et encouragée par cette dernière.
3. La configuration méditerranéenne ou la "norme familialiste"
- Les trajectoires...
- des trajectoires juvéniles fortement inscrites dans une logique d’appartenance familiale : départ tardif du domicile familial ;
- une précarité des trajectoires professionnelles importantes (taux de chômage juvénile important, emplois précaires et mal rémunérés).
- Les représentations associées à la jeunesse...
Les sociétés méditerranéennes (dont l’Espagne, en l’occurrence) donnent à la famille une centralité toute particulière. Les jeunes n’entrent dans l’âge adulte qu’une fois remplies les trois conditions suivantes :
avoir un emploi stable ;
accéder à la propriété immobilière ;
se marier.
Faute de satisfaire à ce tryptique normatif, les jeunes souhaitant quitter le domicile parental se heurtent aux incompréhensions familiales et sociétales.
- Les facteurs explicatifs...
- L’absence de soutien public fait peser sur la famille l’essentiel des charges financières liées à la poursuite d’études et à l’émancipation familiale.
- Le chômage et la précarité de l’emploi constituent des freins puissants à la réunion des trois conditions précitées à la prise d’indépendance juvénile et contribuent involontairement au maintien de la norme familialiste.
4. Le modèle français : une jeunesse sous pression
"Hybride", "intermédiaire", "médiane" : tels sont les qualificatifs qu’emploie Cécile Van de Velde pour tenter de situer le modèle français de trajectoire juvénile par rapport aux trois autres modèles étudiés.
- Les trajectoires...
- des trajectoires marquées par une forme de pression au "placement social" d’autant plus éprouvante qu’elle s’avère profondément paradoxale : les jeunes doivent trouver leur place sur un marché du travail, verrouillé par la condition nécessaire, mais non suffisante, du diplôme. Les études sont donc fortement investies par les jeunes français, qui voient leur destin social inextricablement lié à la réussite estudiantine ;
- l’acceptation contrainte d’une dépendance partielle vis-à-vis des parents (le maintien au foyer parental, y compris à l’issue des études, est majoritairement préféré à la prise d’un "petit boulot", lorsque le choix existe...) malgré la prégnance d’une norme d’autonomie individuelle relativement importante ;
- un hyatus déstabilisant entre les aspirations juvéniles à l’indépendance précoce, d’une part, et le caractère tardif de leur intégration socioprofessionnelle (accès à l’emploi stable et accès au logement tendanciellement différés).
- Les représentations associées à la jeunesse...
Ces trajectoires de jeunesse sont généralement admises par la société française, qui reste profondément attachée à la croyance, de moins en moins attestée par les faits, en une relation formation initiale/emploi qui scellerait les destins sociaux. La jeunesse est, dans cette perspective, l’âge où l’on pose les pierres fondatrices de son existence à venir.
- Les facteurs explicatifs...
- la France se caractérise par la centralité de son système éducatif, pourvoyeur d’égalité des chances" supposé... ; l’investissement familial dans les études en atteste, les parents préférant, quand cela est possible, subvenir aux besoins de leurs enfants étudiants plutôt que de voir leur réussite mise en péril par la double charge de travail qu’implique l’autofinancement via un petit boulot. Pourtant, cet investissement familial n’est plus nécessairement payé de retour, la rentabilité associée à la détention d’un diplôme ne cessant de décliner.
- L’Etat français valorise les liens familiaux, y compris dans leur dimension matérielle, laissant aux parents le soin et la charge d’assumer les coûts liés aux études des enfants. Toutefois, la dépendance familiale n’est qu’une "semi-dépendance" dans la mesure où, d’une part, des aides matérielles au logement sont effectivement octroyées aux jeunes Français, et d’autre part, une large part des soutiens publics transitent par les finances parentales avant d’être redistribuées (par ces derniers) au profit de leur progéniture ;
- La configuration du marché du travail n’est guère favorable aux jeunes, même qualifiés : ils sont les premiers à patir des retournements de conjoncture économique et se voient généralement proposer des emplois précaires (pour lesquels ils sont souvent sur-qualifiés)
- "Le verrouillage des trajectoires par le diplôme" (Dubet, F., 2004 [1])
Pour conclure, nous mettrons en évidence cette situation singulière dans laquelle se trouve la France, qui voit, paradoxalement, les inégalités socio-économiques s’accroîtrent par le jeu même du mécanisme censé les réduire (la politique éducative et la politique sociale - RMI ne bénéficiant qu’aux plus de 25 ans).

